María José Rubio : “L’histoire se construit non seulement sur les champs de bataille, mais aussi dans les salons, les conversations privées et les décisions intimes”

Avec une carrière solide en tant qu’historienne et romancière, María José Rubio revient avec La marquise et Bonaparte, un roman qui éclaire l’un des épisodes les plus fascinants et méconnus de Madrid en 1800.

Dans cette conversation avec GoAragón, Rubio réfléchit aux défis d’écrire un roman historique, aux frontières floues entre recherche rigoureuse et fiction, et à l’importance de comprendre profondément les personnages avant de les juger.

Y a-t-il eu des découvertes lors de vos recherches qui vous ont amenée à remettre en question les frontières entre l’histoire et la fiction ?

Oui, de nombreuses découvertes ; ce qui, d’ailleurs, est très habituel lorsque l’on entreprend en tant qu’historien un travail de recherche approfondi et intense dans les archives et les sources anciennes.

Qu’avez-vous trouvé chez Mariana de Waldstein qui en a fait une protagoniste irrésistible ?

J’ai découvert une femme extraordinairement moderne pour son temps, à la fin du XVIIIe siècle, et même pour le nôtre. C’était une aristocrate, peintre, académicienne des Beaux-Arts, cosmopolite et profondément éclairée. Mais surtout, j’ai trouvé une personnalité qui a pris ses propres décisions et a assumé le prix de cette liberté. Je ne voulais pas en faire un symbole, mais lui rendre sa complexité humaine. Derrière la légende se cachait une femme intelligente, contradictoire et très consciente du monde dans lequel elle vivait.

Dans quelle mesure pensez-vous que son histoire résonne avec les débats contemporains sur la liberté, l’identité et l’autonomie personnelle ?

Je pense qu’elle résonne naturellement, car les grandes questions humaines changent peu. Mariana nous oblige à nous interroger sur ce que nous sommes prêts à sacrifier pour vivre selon nos convictions et à quel point le regard des autres pèse encore. Ce n’est pas une héroïne contemporaine transportée au XVIIIe siècle ; c’est une femme de son temps qui a affronté des dilemmes qui restent profondément actuels.

«La fiction doit être vraisemblable ; l’Histoire, en revanche, doit juste avoir eu lieu.»

Qu’est-ce qui vous intéressait à explorer à cette intersection entre la sphère intime et les mouvements qui transformaient l’Europe ?

Je souhaitais montrer que l’Histoire ne change pas seulement sur les champs de bataille ou dans les traités internationaux. Elle change aussi dans les relations personnelles, dans les salons, dans les conversations privées et dans les décisions intimes.

Qu’avez-vous découvert sur Luciano Bonaparte qui n’apparaît pas souvent dans les récits traditionnels ?

J’ai découvert un personnage beaucoup plus complexe que le simple «frère de Napoléon». C’était un homme cultivé, passionné par l’art, écrivain, collectionneur et avec un sens politique propre.

Quel rôle joue l’art dans cette histoire au-delà de sa valeur esthétique ?

L’art est une forme de pouvoir. Il sert à construire du prestige, de l’influence et de la légitimité.

«L’art est une forme de pouvoir. Il sert à construire prestige, influence et légitimité. […] Dans le roman, l’art n’est jamais une décoration : il fait partie de la stratégie politique et personnelle des personnages.»

Madrid devient presque un personnage à part entière. Comment s’est effectuée cette reconstruction ?

C’était l’un des travaux les plus passionnants. J’ai consulté des plans, des mémoires, de la correspondance, la presse, des archives et des récits de voyageurs pour reconstruire non seulement à quoi ressemblait Madrid, mais aussi comment on y vivait. Je voulais que le lecteur puisse arpenter ses rues, entrer dans les palais et entendre le murmure politique des salons. Je ne cherchais pas un décor historique, mais une ville vivante.

Comment décidez-vous où se termine le fait documenté et où commence l’imagination ?

J’ai une règle très simple : je n’invente jamais contre l’Histoire. Les faits documentés, les dates et le contexte restent intacts. L’imagination commence là où les archives gardent le silence.

Votre manière de comprendre le passé a-t-elle changé au fur et à mesure que vous écriviez des romans ?

Beaucoup. La recherche m’a enseigné des faits ; le roman m’a appris à comprendre les personnes.

«Un roman ne consiste pas à prouver combien on sait, mais à faire en sorte que le lecteur oublie tout le travail historiographique et de documentation qui se cache derrière. Ce n’est que lorsque la documentation devient imperceptible et que des personnages vivants apparaissent que la littérature commence réellement.»

Comment se déroule votre processus créatif ?

Il commence toujours par une intuition. Je découvre un personnage ou une situation qui me pose des questions et c’est alors qu’une longue recherche débute dans des archives, des bibliothèques et des sources contemporaines.

Qu’avez-vous appris en tant que narratrice et qu’essayez-vous encore d’améliorer ?

J’ai appris que le rigorisme historique ne suffit pas à soutenir un roman. Ce qui reste dans la mémoire du lecteur, ce sont les personnages et les conflits humains. Dans chaque livre, j’essaie d’écrire avec plus de simplicité, d’éliminer tout ce qui est accessoire ou écrasant en termes de données historiques.

Quel conseil donneriez-vous à ceux qui souhaitent écrire un roman historique ?

Je ne peux donner des conseils que depuis ma perspective professionnelle d’historienne : d’abord être historien, puis romancier.

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