Espagne a franchi une étape importante pour concourir à l’une des grandes infrastructures d’intelligence artificielle que l’Union européenne souhaite déployer dans les années à venir. La Commission européenne a autorisé la création d’une société conjointe participée par ACS, Telefónica, Banco Santander et la Société espagnole pour la transformation technologique (SETT), en considérant que l’opération ne présentait pas de problèmes de concurrence.
Cette autorisation, traitée via la procédure simplifiée de contrôle des concentrations, ne signifie pas encore qu’Espagne ait obtenu une gigafactory. Elle permet en revanche d’avancer dans l’organisation d’entreprise du consortium qui présentera la candidature espagnole à l’appel européen, où différents projets concourront pour accueillir jusqu’à sept de ces grandes infrastructures.
La candidature espagnole a une dimension considérable. Le gouvernement estime que le projet pourrait mobiliser environ 5 milliards d’euros et a autorisé le SETT à investir jusqu’à 719,85 millions dans la société qui soutiendra l’infrastructure. À cela s’ajoute une contribution espagnole de 300 millions à EuroHPC, l’organisme européen chargé de promouvoir ces nouvelles capacités de calcul.
Une gigafactory entre Tarragone et Madrid
Le projet espagnol présente également une caractéristique particulière : il n’est pas conçu comme une installation unique. La candidature est multisite et propose de développer l’infrastructure entre Móra la Nova, en Tarragone, et San Fernando de Henares, à Madrid.
L’initiative regroupe des capacités publiques, financières, de télécommunications et de construction d’infrastructures. La documentation publiée par l’Union européenne identifie expressément l’opération comme ACS AIID / Telefónica / Banco Santander / SETT / JV, tandis que le projet a intégré tout au long de son développement d’autres acteurs technologiques.
La participation publique sera particulièrement importante. Le Conseil des ministres a autorisé en juin un investissement maximal de 719,85 millions d’euros via le SETT, la société publique rattachée au ministère de la Transformation numérique et de la Fonction publique. L’objectif est que l’État fasse partie de l’actionnariat de la société qui concourra pour l’infrastructure européenne.
Le gouvernement de la Catalogne a également approuvé en juin la participation d’Incasòl dans la société. Dans la structure proposée à l’époque, le SETT détenait 47,99 % du capital ; Telefónica, ACS et Santander disposaient chacun de 15,67 %, Multiverse Computing de 4 % et Incasòl de 1 %. Le gouvernement central soulignait toutefois que la composition définitive du consortium était encore en cours de finalisation.
Qu’est-ce qu’une gigafactory d’intelligence artificielle ?
Le nom peut faire penser à une usine traditionnelle, mais le produit issu de ces installations n’est pas physique. Une gigafactory d’IA est essentiellement une infrastructure de calcul de très grande capacité, spécifiquement conçue pour développer et exécuter des systèmes avancés d’intelligence artificielle.
Ces centres doivent accueillir des centaines de milliers d’unités de traitement graphique — les célèbres GPU — et d’autres accélérateurs spécialisés. Leur capacité permet d’entraîner de grands modèles linguistiques, des systèmes de vision artificielle et d’autres applications nécessitant des quantités extraordinaires de calcul.
La différence avec un centre de données conventionnel réside précisément dans cette spécialisation. Alors que les centres traditionnels peuvent se consacrer au stockage, aux services cloud et au traitement d’entreprise, les gigafactories sont conçues pour fournir l’énorme puissance nécessaire pour entraîner et faire fonctionner les générations les plus avancées d’intelligence artificielle.
C’est là que réside la véritable valeur stratégique du projet.
Une Europe désireuse de réduire sa dépendance technologique
Actuellement, une grande partie des infrastructures capables d’entraîner les modèles d’IA les plus avancés sont liées à de grandes entreprises américaines, tandis que la Chine développe son propre écosystème technologique.
L’Europe s’efforce de réduire cette dépendance en construisant sa propre capacité.
La Commission européenne a lancé fin juillet l’appel à projets pour développer jusqu’à sept gigafactories d’intelligence artificielle. L’intérêt a été très élevé : Bruxelles a reçu auparavant 77 manifestations d’intérêt, ce qui a conduit à élargir l’objectif initial, qui prévoyait cinq installations. L’appel restera ouvert jusqu’au 12 novembre et la décision devrait être connue au début de 2027.
Le programme fait partie d’une stratégie plus large visant à renforcer la souveraineté technologique européenne. Disposer de ces infrastructures permettrait aux entreprises, universités, centres de recherche et administrations d’accéder à des capacités de calcul avancées sans dépendre totalement de fournisseurs situés hors d’Europe.
Pour l’Espagne, obtenir l’une d’elles signifierait également disposer d’une infrastructure capable d’attirer autour d’elle des entreprises spécialisées en intelligence artificielle, des fournisseurs technologiques, des chercheurs et des projets industriels.
Un investissement bien plus qu’un simple centre de données
Le projet espagnol mobiliserait environ 5 milliards d’euros, une échelle qui aide à comprendre pourquoi son développement nécessite de combiner investissement public et privé. Le gouvernement considère que ces infrastructures peuvent devenir des pôles de supercalcul capables de stimuler à la fois la recherche et l’activité économique.
Son utilité potentielle s’étendrait des startups nécessitant une capacité pour entraîner des modèles, aux grandes entreprises industrielles, universités et centres scientifiques. Cela pourrait également faciliter le développement de modèles propres dans des domaines où les données ont une sensibilité ou une importance stratégique particulière.
Par ailleurs, l’infrastructure énergétique représente l’un des grands défis. Les concentrations massives de GPU nécessitent d’énormes quantités d’électricité et des systèmes de refroidissement, de sorte que la disponibilité énergétique, l’efficacité et la durabilité seront des éléments fondamentaux pour déterminer la viabilité et la compétitivité des projets.
L’Espagne prévoit précisément d’utiliser ses capacités énergétiques comme l’un des arguments de sa candidature.
L’Espagne dispose déjà de deux usines d’IA
La gigafactory ne partirait pas d’un écosystème complètement nouveau. L’Espagne possède déjà deux AI Factories européennes, liées au Barcelona Supercomputing Center et au Centre de Supercomputación de Galice (CESGA).
Cependant, l’échelle d’une gigafactory serait bien supérieure. La stratégie européenne vise un saut des infrastructures de supercalcul actuelles vers des installations capables de rivaliser dans l’entraînement des modèles les plus exigeants.
La course a également une dimension industrielle. L’intelligence artificielle dépend d’une chaîne qui commence par les semi-conducteurs et se poursuit avec les centres de données, l’énergie, les réseaux de télécommunications, les logiciels et les modèles. Disposer uniquement d’applications d’IA sans contrôler une partie de cette infrastructure maintiendrait l’Europe dans une situation de dépendance vis-à-vis des États-Unis et de la Chine.
L’Espagne devra faire face à la concurrence
L’approbation de Bruxelles lève désormais un obstacle corporatif, mais ne résout pas la compétition. L’Espagne devra présenter sa candidature et convaincre les institutions européennes que sa proposition offre les conditions technologiques, financières et énergétiques nécessaires.
L’appel restera ouvert jusqu’en novembre et la Commission espère sélectionner les projets au début de 2027. La construction des premières gigafactories pourrait commencer par la suite.
C’est pourquoi le pas franchi aujourd’hui doit être interprété avec précision. Bruxelles n’a pas accordé à l’Espagne une gigafactory d’intelligence artificielle ; elle a autorisé l’alliance entreprise qui souhaite l’obtenir.
La différence est importante, mais l’échelle de ce qui est en jeu l’est tout autant. ACS, Telefónica, Santander et l’État préparent une infrastructure qui pourrait mobiliser environ 5 milliards d’euros et placer l’Espagne au sein d’un groupe restreint d










