Paul Le Grouyer, Bruno Lorvão et la productrice Fatma Tarhouni présentent au Festival du cinéma Saraqusta 2025 leur documentaire « Portugal’74 », une histoire inédite de la Révolution des œillets racontée sur le rythme d’un thriller historique. Les cinéastes partagent les clés de leur travail d’archéologie audiovisuelle, leurs défis dans la recherche d’archives et de témoignages inédits, et réfléchissent au rôle essentiel des festivals dans la diffusion du cinéma documentaire.
Quel effet cela vous fait-il de participer au festival Saraqusta et est-ce que c’est votre première fois ici ?
Paul Le Grouyer : Alors moi j’aime beaucoup cette ville parce que je suis déjà venu il y a 5 ans et je suis rentré avec un dragon (trophée du festival Saraqusta) et j’étais plutôt content c’était un film sur la grippe espagnole qui a remporté le prix, il y a 5 ans. Ça reste un excellent souvenir et j’espère qu’on pourra rééditer cet exploit.
Fatma Tarhouni : Ici, j’ai eu trois films sélectionnés : un sur la grippe espagnole que j’ai produit, Malcolm X l’année dernière qui a été sélectionné mais qui n’a pas eu le prix et là c’est la 3ème année et c’est la première fois que je viens.
Bruno Lorvão : Je suis content. Je suis passé ici comme touriste mais c’est ma première fois au festival. Oui je suis content de pouvoir parler de cette histoire au public espagnol, et de pouvoir la transmettre.
Selon vous quel est le rôle d’un festival comme celui-ci dans la diffusion des documentaires ?
Bruno Lorvão : Il y a beaucoup de choses à dire. Plus jeune j’ai travaillé pour ce genre de festivals quand j’habitais à Toulouse et c’est un rôle de pionnier. C’est ce qui fait vivre des gens comme nous et c’est ce qui incarne notre travail parce qu’on est en contact avec les publics, avec les gens qui aiment et qui valorisent ce qu’on fait. Alors que diffuser des films à la télévision ça crée une certaine distance avec ce public et là on est on est sur le terrain.
Fatma Tarhouni : Aussi ce genre de festival permet de donner une autre vie au film c’est-à-dire qu’une fois que la diffusion à télévision est passée les films n’existent plus entre guillemets, alors que grâce à ce festival ou à d’autres ça permet au film de circuler, de rayonner et ça c’est très important pour nous en tout cas en tant que producteurs ou auteurs réalisateurs.
Paul Le Grouyer :Ça permet aussi de créer des événements autour des films et pour les équipes qui font ces films de rencontrer d’autres gens, des gens qui peuvent même être concernés par l’histoire en question. Moi je sais que ça m’est souvent arrivé de travailler des mois dans une salle de montage avec une matière juste filmique et au moment des festivals de rencontrer des gens qui avaient vécu cette histoire-là et tout d’un coup il se passe vraiment des choses magiques.
Autre chose intéressante c’est que nous on a des films qui ont une belle visibilité en France et on a un joli système qui permet une grosse production. Tous les films n’ont pas cette chance-là. Les festivals permettent aussi de mettre en lumière des films à petit budget, des films que les réalisateurs ou les auteurs ont mis des années à faire sortir leur histoire. Grâce au festival ils ont enfin une visibilité qu’ils n’ont pas à la télévision ou ailleurs.
Qu’est-ce qui vous a motivés à réaliser le documentaire “Portugal 74”, sur la Révolution des Œillets ?
Bruno Lorvão : C’est une histoire personnelle. En tant que portugais il me vient tout naturellement l’envie de vouloir raconter cette histoire. Tout d’abord pour le public français et pour la communauté portugaise présente en France, transmettre cette histoire et qu’ils prennent possession de cette histoire aussi. La production française permet à ce genre de film d’exister.
Paul Le Grouyer : Disons qu’une révolution qui commence bien et qui finit bien, c’est unique. Généralement il y a souvent beaucoup de drame pour arriver à renverser une dictature, les Portugais ont fait ça de façon pacifique avec une armée organisée, des gens qui réfléchissent, qui ont envie de renverser la dictature sans pour autant régler des comptes dans le sang. C’est ça qui m’a fasciné dans cette histoire. On a réussi à construire quelque chose un peu avec le temps, ça a pris du temps mais on peut voir qu’aujourd’hui cette révolution elle est encore vivante dans l’histoire portugaise parce que l’histoire d’aujourd’hui s’est construite autour d’une révolution d’il y a 50 ans et moi je trouve ça fascinant. Je ne suis pas portugais mais je connais des Portugais, j’ai comme une famille d’adoption au Portugal, et ce 25 avril est dans toutes les conversations, pas tous les jours mais est souvent dans les conversations.
Fatma Tarhouni:Pour moi c’est important d’avoir ce documentaire parce que c’est un film qui donne de l’espoir en tout cas. Je répète un peu ce que disent mes camarades mais c’est une révolution pacifiste, des militaires qui redonnent le pouvoir au peuple c’est inédit, ça ne s’est jamais vu et c’est évident qu’il faut raconter ce genre d’histoire.
Paul Le Grouyer:On pourrait ajouter que le hasard a fait qu’à un an d’intervalle j’ai travaillé sur le putsch au Chili qui se passe en septembre 1973, donc là ce sont les militaires qui renversent une démocratie et qui prennent le pouvoir pour installer une dictature pendant 20 ans. Là, 6 mois plus tard au Portugal il se passe l’inverse, je trouve ça vraiment fascinant, qu’à un peu plus de 6 mois d’écart l’histoire se retourne et s’inverse.
Comment s’est passée votre collaboration en tant que co-réalisateurs et productrice ? Avez-vous chacun un rôle spécifique ?
Fatma Tarhouni: En tant que productrice j’avais déjà collaboré avec Paul et avec Bruno sur d’autres projets et pour moi ça s’est très très bien passé, c’était une belle aventure.
Bruno Lorvão: Une production de film c’est plusieurs rôles et on va chercher le meilleur de chacun pour offrir le meilleur film possible. On a chacun nos spécialités, nos points forts, ils sont complémentaires et c’est ce qui permet d’amener le meilleur film possible. Là c’est le résultat qu’on a eu.
Paul Le Grouyer : Pour schématiser, j’arrive dans la collaboration, moi ne parlant pas portugais et Bruno parlant parfaitement le portugais, c’est lui qui s’est chargé de toutes les choses à écouter dans tous les témoignages, et les lettres à éplucher. Essayer de comprendre les dialogues radio qui ont été échangés entre les militaires cette journée du 25 avril, tout n’était pas très clair. Faut savoir que tous ces éléments qu’on a mis dans le film étaient complètement dispersés partout. Il a fallu tout raccommoder jour après jour, heure après heure. Bruno s’est chargé de ramasser tout ce contenu audio, moi de mon côté j’ai ramassé tout le contenu visuel. Ce qu’il faut savoir c’est que cette journée du 25 avril a été filmée par un cinéaste amateur avec sa petite caméra Super 8, dès le matin. Il était sur la place quand les premiers chars de rebelles arrivent. Il se trouve que cette bobine qu’il a tournée était du film à l’époque. La bobine s’est retrouvée coupée en petits morceaux et dispersée un petit peu partout et il a fallu bien évidemment la reconstituer pour bien évidemment recréer cette journée du 25 avril avec le maximum d’images qu’on pouvait récupérer. Donc je dirais qu’on s’est séparé le travail avec un côté audio et un côté visuel.
Bruno Lorvão:J’ajoute que le travail de documentariste, producteur, réalisateur, auteur c’est de la vulgarisation mais il se peut que par moment et ça a été le cas sur ce film là même sur le précédent aussi qu’on avait fait ça avec Fatma sur Salazar, qu’on effectue aussi un travail d’archéologie des archives. C’est-à-dire qu’on remet de l’ordre dans les archives, ce qui permet de mieux comprendre l’événement. Et ce que raconte Paul c’est que là on a effectué un travail que le Portugal n’a pas encore fait c’est-à-dire de mettre de l’ordre sur les archives audiovisuelles et en ça le film est inédit et cette chronologie-là, nettoyée par notre travail n’a jamais été faite auparavant. Même pas par les historiens.
Paul Le Grouyer: Cette chronologie effectivement du 25 avril qui met dans l’ordre les documents audios, les films et aussi les photos parce que cette journée du 25 avril a été photographiée par plein de monde, effectivement on a été les premiers à les mettre quelque part dans l’ordre, les réunir dans un seul et même document et j’espère que ce travail va inspirer effectivement les archives portugaises pour qu’ils refassent cette collecte et le référencie.
Quels défis avez-vous rencontré dans la recherche d’archives et de témoignages ?
Fatma Tarhouni: Des délais très compliqués avec la cinémathèque portugaise c’est-à-dire qu’on a fait appel aux sources d’archives portugaises qui ne sont pas habituées comme nous en France à utiliser cette matière pour faire des films donc ça ça a été quand même un peu un stress. D’avoir les images à temps, d’obtenir ces images même pour le montage et après je vais laisser mes camarades parler de la découverte des lettres de de Sainte Fatima qui ont amené autre chose, une autre profondeur au film. Quelque chose qui incarne les Portugais et ça, ça a été une découverte en cours.
Bruno Lorvão:En feuilletant les journaux portugais, on s’est rendu compte qu’il y avait au Portugal un lieu saint qui est Fatima et c’est un lieu où on se confie et pendant cette époque-là beaucoup de mères, de sœurs, des frères se sont confié à Fatima au sujet de leur parents qui étaient en guerre et qui étaient qui étaient en risque de perdre leur vie, qui étaient dans la difficulté de la guerre et là on a remonté plein de témoignages et on a pu joindre la petite histoire à la grande histoire. C’est ce qui est important, souvent on croit que les films d’histoire c’est que des gros personnages, des Churchill, des Napoléons mais en fait ceux qui permettent à Churchill, à Napoléon, à Salazar de vivre ou pas, ceux qui font le destin de ces gens-là c’est le peuple et s’ils décident de suivre ou pas ces gens-là. Dans les témoignages de Fatima on sent que la dictature est en train de craqueler, que même les femmes les plus modestes commencent à râler et commencent à dire «Non ça peut plus continuer.» Et le film est allé recueillir ces témoignages. On a réussi à les remonter et à les insérer dans le grand récit.
Fatma Tarhouni :
Et surtout que à cette époque-là personne n’avait le droit de parler, les gens avaient peur et c’est en ça où ces témoignages étaient très forts c’est parce que la parole des Portugais n’était représentée nulle part dans les archives à part cette découverte là où il pouvait parler librement parce que l’État n’allait pas fouiller les lettres écrites par les familles.
Paul Le Grouyer :
Une des difficultés qu’on a dans ces films c’est que les images qu’on utilise ce n’est jamais celles qu’on voit à la fin parce que ces images ont un coup et donc on ne peut pas les prendre comme ça gratuitement sur internet et puis s’en servir comme on veut. Donc quand on fabrique un film comme celui-là, on fabrique d’abord une maquette avec des éléments temporaires qui ont des codes à l’image, donc c’est assez ingrat. Une fois qu’on est sûr de notre montage, on commande les images et c’est là qu’il peut y avoir des problèmes. C’est-à-dire que quand on fait appel à des archives internationales qui sont habituées à ce type de démarches on obtient ces images-là en bonne définition en peu de temps, c’est 10 à 15 jours. Avec les images portugaises ça été beaucoup plus compliqué parce que n’étant pas habitué à ce type de méthode, on a eu un peu des sueurs froides parce que les images n’arrivaient pas même si on avait anticipé les choses. Effectivement on travaille avec deux documentalistes qui elles se chargent de l’interface de recherche, de l’accès vers ces images. Donc on en avait une au Portugal qui s’occupait des deux fonds portugais, la RTP et une autre qui s’occupait de tous les autres fonds. Grâce à elles deux on a réussi en temps et en heure à obtenir tout ce qu’on voulait pour le film. Je leur rends aussi hommage aujourd’hui car ce sont, les deux, Margarida et Anaïs, les deux personnes qui ont permis de faire ce film. Sans elles nous n’aurions pas eu d’images.
Le film est présenté comme un « thriller historique ». Pourquoi avoir fait ce choix narratif ?
Bruno Lorvão : On a fait ce choix parce qu’il y a de la tension dans l’histoire et qu’elle a été vécue avec des tensions. Ils ont mis en jeu leur vie. Le régime ne pouvait pas tomber ce jour-là, où il y avait déjà une première tentative de coup d’État, quelques semaines ou mois avant, qui avait raté. Donc il y a une tension de thriller. L’histoire se raconte comme un thriller qui finit bien.
Paul Le Grouyer : C’est vrai qu’on a choisi de raconter l’histoire au présent. On raconte l’histoire avec de la tension, on essaie de ne pas dévoiler la fin, même si on la connaît, mais on essaie de la vivre au jour le jour, dans l’incertitude finalement des Portugais qui ne savaient pas si cette révolution allait réussir. Effectivement, au matin du 25 avril, qui aurait pu croire que le soir même, le dictateur en chef partirait dans un char blindé sous les huées de la foule ? Personne ne le savait. Et donc nous, on essaie de rester dans cette ambiance là, dans cette sensation-là, pour que le spectateur ait quand même un suspense.
Dans quels pays a déjà été projeté le film ? Et comment a-t-il été reçu par le public dans chaque pays ?
Fatma Tarhouni : Je ne sais plus la liste des pays qui ont acheté le film mais il y en a beaucoup. Au Moyen-Orient, je crois que qu’il y a l’Arabie ou Sharjah. On n’a pas les retours, hélas, de ces diffusions. Cela étant, on l’a vendu en Espagne, et au Portugal. Je ne saurais pas vous dire exactement, mais on l’a vendu quand même à quelques pays d’Europe. Il est passé au Canada aussi.
Paul Le Grouyer : Je peux vous dire qu’au Canada, il a été vu par la communauté portugaise. Il est passé sur Radio Canada. J’ai eu des retours, car je connais des gens là-bas. Ils ont été impressionnés par le film. Ça paraît loin pour eux, mais en même temps, c’est aussi très proche. Voir un bout du Portugal projeté au Canada, c’est rare aussi. Il a eu un retour très positif là-bas.
Quels sont vos projets futurs dans le domaine des documentaires historiques ?
Fatma Tarhouni : Je suis productrice de films documentaires historiques. Actuellement, je travaille pour Arte sur un projet de deux fois 52 minutes sur la succession Nehru-Gandhi, l’histoire de l’Inde moderne à travers l’histoire de cette famille. Très intéressant.
Paul Le Grouyer : On a aussi réalisé un film que Fatma a produit et que j’ai réalisé l’année dernière, qui sera diffusé sur France Télévisions le 3 juin prochain. C’est sur l’histoire des sous-marins lors de la Seconde Guerre mondiale. Ça s’appelle U-Boot, la menace fantôme. Comment les sous-marins ont fait régner la terreur sur les océans pendant quelques mois. Et puis, sur France Télé le 28 mai, sera diffusé un film sur l’histoire des STO, le Service du Travail Obligatoire. Ce sont les jeunes gens qui ont été envoyés travailler en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale par le gouvernement français. C’est un film qui revient sur la jeunesse de cette histoire et qui, quelque part, casse un peu les idées reçues qu’on pourrait avoir sur ces événements.
Pourquoi avez-vous commencé dans l’industrie cinématographique ?
Fatma Tarhouni : J’ai commencé par passion, par goût. Je trouvais que c’était un média très important pour toucher les gens. Ce média est bien car il permet de faire passer des idées et des images. C’est ce qui m’a motivée. J’espérais aussi transmettre un message pacifiste. C’est ce que j’ai eu envie de faire.
Bruno Lorvão : J’ai commencé à vouloir faire du documentaire quand j’ai participé à l’organisation d’un festival de cinéma à Toulouse. Là, j’ai rencontré des réalisateurs, des réalisatrices, et des gens du métier. J’ai une croyance profonde au pouvoir pédagogique du documentaire, que ce soit un documentaire de société, d’histoire, tout documentaire réalisé est là pour témoigner de l’histoire passée ou du présent. Même si ce n’est pas le genre le plus puissant de l’audiovisuel par rapport à la fiction ou aux séries, c’est un genre essentiel
Paul Le Grouyer : J’ai toujours voulu faire de l’audiovisuel depuis que j’ai votre âge. Mais je n’étais absolument pas conscient à 20 ans que j’allais faire du documentaire. J’ai réparé les magnétoscoques à une époque. J’étais opérateur de prise de vue pendant une dizaine d’années. J’ai fait beaucoup de montage après. Et puis a un moment donné c’était évident que je voulais raconter des histoires et naturellement ça s’est fait. Ça a pris 30 ans. C’est un long parcours mais une profonde envie de partager des images et raconter des histoires. J’espère faire ça le plus longtemps possible.










