Lorsque l’on évoque à Bruxelles, Madrid ou Ramstein le futur Centre Intégré d’Entraînement à la Mobilité Aérienne (CIEMA), l’accent est souvent mis sur les chiffres : 42 millions d’euros d’investissement initial, environ 350 emplois directs lors de la phase de démarrage et un nouveau complexe associé à l’Armée de l’Air et de l’Espace, au cœur de Teruel. Cependant, la véritable portée du projet ne se mesure pas seulement en termes de budget ou de mètres carrés, mais plutôt par le type de capacités qu’il aspire à concentrer dans un aéroport qui, il y a encore quelques années, n’était qu’un nom discret sur la carte géographique espagnole.
Le CIEMA est conçu pour répondre à une question centrale dans la défense européenne contemporaine : comment entraîner les équipages qui devront opérer dans des scénarios de plus en plus complexes, allant des crises humanitaires aux opérations tactiques dans des environnements contestés, avec une combinaison croissante d’aéronefs pilotés et de systèmes non pilotés. Teruel a été choisi comme lieu où une grande partie de cette formation pourra être développée de manière systématique.
Un centre pour entraîner la mobilité aérienne, pas seulement des pilotes
Le CIEMA n’est pas une école de pilotage traditionnelle ni une nouvelle base aérienne conventionnelle. Sa raison d’être est la mobilité aérienne, c’est-à-dire la capacité à transporter des troupes, du matériel, des équipements médicaux ou de l’aide humanitaire sur de longues distances en très peu de temps et dans des conditions qui s’écartent rarement du manuel.
Ces dernières années, les opérations d’évacuation de civils, le soutien logistique en Afghanistan, la réponse aux catastrophes naturelles ou l’appui à l’Ukraine ont démontré que pour les alliés européens, l’aviation de transport est tout aussi critique que les systèmes de combat les plus sophistiqués. Charger et décharger des aéronefs dans des environnements hostiles, opérer sur des pistes non préparées, voler à basse altitude dans des conditions adverses ou coordonner des équipages de différents pays sont des tâches qui nécessitent une préparation constante et standardisée.
Le CIEMA vise à concentrer ce type de formation dans un complexe conçu dès le départ pour la mobilité aérienne tactique : simulation avancée, planification de missions, utilisation de systèmes aériens non pilotés, entraînement aux opérations spéciales et exercices intégrés avec d’autres alliés. Il ne s’agit pas seulement de former des pilotes, mais d’entraîner des équipes complètes – équipages, personnel de chargement, spécialistes en communications et en logistique – dans des scénarios qui se rapprochent autant que possible des situations réelles.
Teruel, de « cimetière d’avions » à nœud d’innovation
À première vue, on pourrait penser que le choix de l’aéroport de Teruel est uniquement dû à la disponibilité de terrains et à l’absence de trafic commercial significatif. En réalité, le projet s’appuie sur une décennie de transformation silencieuse qui a fait de cette infrastructure le plus grand centre de stationnement, de maintenance et de recyclage d’aéronefs en Europe, ainsi qu’un laboratoire d’innovation lié à l’aviation durable.
Les vastes plateformes de l’aéroport permettent d’opérer avec de grands aéronefs sans interférer avec les routes commerciales, tandis que le nombre réduit de vols de passagers offre une flexibilité difficile à trouver dans d’autres installations européennes. À cela s’ajoutent un climat généralement favorable, un environnement dégagé et un espace aérien adapté à des exercices complexes, des conditions que les opérateurs militaires et civils ont su exploiter ces dernières années.
L’aéroport ne part pas de zéro en matière de formation tactique. Lors des exercices du Programme Européen de Transport Tactique (ETAP), des avions et des équipages de pays comme l’Espagne, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, la Norvège ou le Danemark ont utilisé ses installations pour des manœuvres de transport tactique, des tests de chargement et de déchargement dans des environnements simulés hostiles, ou encore des sauts de parachutistes. Le CIEMA officialise et pérennise cette expérience, stabilisant ainsi la présence de l’Armée de l’Air et de l’Espace et dotant l’aéroport d’un rôle permanent dans l’architecture de formation européenne.
Une infrastructure orientée vers l’avenir, pas seulement vers le présent
La configuration prévue pour le CIEMA s’éloigne du concept classique de base militaire fermée. Le projet prévoit des zones spécifiques pour l’entraînement tactique, des installations de simulation avancée et des espaces dédiés à l’expérimentation de nouvelles technologies, allant de systèmes aériens télépilotés à des outils numériques pour la planification et gestion de missions.
Un des éléments singuliers sera la création d’une piste en terre qui permettra de reproduire des opérations sur des surfaces non asphaltées, une capacité essentielle lorsque les aéronefs doivent opérer dans des pays dont les infrastructures aéroportuaires sont limitées ou endommagées par des conflits et des catastrophes. L’objectif du ministère de la Défense est de réduire au minimum la distance entre l’entraînement et l’opération : que les équipages soient confrontés, à Teruel, à des scénarios se rapprochant davantage de ceux du Mali, de l’Afghanistan ou de l’Ukraine que de ceux d’un aéroport européen conventionnel.
En parallèle, le design du CIEMA intègre la logique des technologies duales – avec des applications civiles et militaires – qui façonnent aujourd’hui une grande partie de l’agenda européen en matière d’innovation : automatisation des processus, intelligence artificielle appliquée à la planification, analyse de données en temps réel et coopération multinationale dans des environnements de mission partagée.
Plus que de la défense : impact économique et positionnement pour l’Aragon
Le projet a, bien sûr, un composant économique évident. Les 42 millions d’euros d’investissement initial et la création de centaines d’emplois directs durant sa phase de développement constituent un coup de pouce significatif pour une province qui cherche depuis des années à diversifier sa base productive et à consolider des activités à forte valeur ajoutée.
Cependant, l’effet le plus intéressant ne se limite pas aux travaux de construction ou au personnel militaire affecté au centre. La présence continue d’instructeurs, de techniciens, de spécialistes en simulation, d’entreprises de maintenance aéronautique et de fournisseurs de technologies de communication, d’intelligence artificielle ou de systèmes non pilotés peut agir comme un aimant pour de nouveaux investissements autour de l’aéroport et de l’écosystème aérospatial aragonais.
L’Aragon parvient à ce stade avec un certain parcours. La Plateforme Logistique de Saragosse, le poids de plusieurs entreprises internationales du secteur et le développement de l’Aéroport de Teruel en tant que centre de stationnement et de recyclage d’aéronefs ont positionné la communauté sur une carte qui ne se limite plus à la logistique conventionnelle. L’ajout du CIEMA apporte une dimension stratégique directement liée à la sécurité et à la défense, tout en renforçant l’image de l’Aragon comme un territoire capable de combiner activité industrielle, innovation technologique et collaboration avec les forces armées nationales et alliées.
Un projet avec une vocation décennale
Le CIEMA n’est pas conçu comme une infrastructure conjoncturelle, dépendante d’une seule crise ou d’un unique programme de défense. Sa conception répond à la nécessité de disposer, durant les prochaines décennies, de capacités de mobilité aérienne entraînées de manière continue et adaptables aux technologies et scénarios encore en développement.
L’automatisation croissante, l’utilisation intensive de drones, le traitement de grands volumes de données pour la planification de missions, l’intégration de différents types de plateformes et la coopération permanente entre pays alliés pointent vers une formation de plus en plus sophistiquée, difficile à improviser.










